The Philosophy: Mécènes, Not Market
En France, le mot mécène évoque une figure rare et presque oubliée : celle de l’homme ou de la femme qui soutient la création sans attendre de profit, par conviction, par goût du beau, par responsabilité envers la culture.
Chez Domaines des Crafts, nous avons choisi d’élargir cette définition. Nos hôtes, qu’ils soient propriétaires d’un domaine, restaurateurs, entrepreneurs ou collectivités, ne se contentent pas de prêter un espace : ils façonnent l’avenir culturel, ils offrent de la dignité à des créateurs, ils s’opposent à un système qui exploite la main des artistes tout en spéculant sur leurs œuvres.
Aujourd’hui, l’économie de l’art s’est refermée sur elle-même. Un petit cercle d’institutions, de galeries et de collectionneurs fortunés détermine la valeur de ce qui mérite d’être vu — et donc, de ce qui existera.
Ce sont souvent les enfants du privilège qu’on expose, tandis que ceux issus de milieux populaires, dont le parcours est fait d’efforts concrets, se retrouvent relégués à la marge.
Les céramistes sont parmi les plus touchés. Leur art demande de l’espace, de la puissance électrique, de la ventilation, des équipements lourds, des heures de cuisson et une logistique complexe.
Or, ils sont rarement reconnus par les politiques culturelles, et encore moins par la fiscalité.
L’injustice fiscale du geste
L’économie de l’art consacre une hiérarchie perverse : elle récompense la possession, pas la création.
Aux États-Unis, par exemple, un collectionneur qui fait don d’une œuvre peut déduire de ses impôts la valeur marchande de la pièce. L’artiste, lui, s’il offre son propre travail, ne peut déduire que le coût des matériaux.
La valeur de l’idée, du savoir-faire, du temps, du feu, n’existe pas aux yeux du fisc.
Ce paradoxe en dit long : le système célèbre l’accumulation, non l’acte de faire.
Le même déséquilibre traverse les politiques publiques dites “1% pour l’art”, souvent vantées pour leur vertu démocratique. Dans la réalité, ces programmes privilégient des formes conceptuelles peu accessibles et laissent à l’écart les disciplines techniques, comme la céramique, le métal ou le textile. Ce n’est plus un soutien à la création : c’est un outil de communication pour les aménageurs, une décoration de façade culturelle.
Des comparaisons internationales éclairantes
Partout dans le monde, les régimes fiscaux révèlent la même logique.
En France, les entreprises peuvent déduire 0,5 % de leur chiffre d’affaires pour l’achat d’œuvres d’artistes vivants — une mesure louable en apparence, mais qui profite surtout aux entreprises et aux collectionneurs, rarement aux artistes eux-mêmes.
L’Italie, avec son Art Bonus, accorde un crédit d’impôt de 65 % pour les dons au patrimoine public. Le Royaume-Uni, via son Cultural Gifts Scheme, permet de payer une partie de ses droits de succession en art.
Le Canada autorise les entreprises à amortir leurs achats d’art national.
Mais seule l’Irlande se distingue vraiment : les revenus issus de la vente d’œuvres d’art y sont exonérés d’impôt pour les artistes eux-mêmes — une reconnaissance directe du geste créateur.
Ailleurs, on récompense celui qui possède. Là-bas, on honore celui qui fait.
Le cercle fermé du marché
Dans le marché actuel, le cynisme est devenu norme.
Un héritier peut vendre une plaque d’argile abstraite pour dix mille euros, pendant qu’un céramiste chevronné peine à vendre un bol pour deux cents.
Les musées célèbrent la provocation plus que la connaissance.
Les galeries imposent des commissions de 50 %, laissant aux artistes la totalité des coûts de production.
Et lorsque les institutions promettent “visibilité” à la place d’une rémunération, la plupart acceptent — faute d’alternative, faute d’espace.
Le cercle protège les siens, et le reste du monde reste à la porte.
Domaines des Crafts : une autre économie culturelle
Nous ne croyons pas à la charité. Nous croyons à l’équité.
Domaines des Crafts, en partenariat avec Club Ceramists et le SAB Center, construit un modèle différent — un écosystème où l’art redevient un travail reconnu, où les lieux deviennent des alliés, et où les mécènes se réinventent en partenaires culturels.
Nous œuvrons à créer :
- des espaces de travail adaptés, avec ventilation, puissance, fours et sécurité ;
- des contrats transparents, où les droits des artistes sont respectés ;
- une formation des hôtes aux réalités économiques de la céramique ;
- des études et audits sur les pratiques abusives, pour documenter et corriger les dérives du marché.
Nos hôtes ne sont pas des bailleurs. Ce sont des mécènes contemporains, au sens noble du terme : des acteurs culturels qui refusent de déléguer leur engagement à des institutions défaillantes.
Ils participent à la création d’un patrimoine vivant, à la fois local et universel, concret et poétique.
Repenser le rôle du mécène
Être mécène aujourd’hui, c’est un acte de résistance.
C’est refuser que la valeur de l’art soit dictée par la rareté artificielle ou la spéculation.
C’est affirmer que la beauté appartient à ceux qui la font, et non à ceux qui la possèdent.
À travers ses programmes de résidences, d’expositions et de formation, Domaines des Crafts invite chacun à retrouver ce rôle :
celui d’un allié de la création, non d’un consommateur de prestige.
Chaque hôte, chaque partenaire, chaque entreprise qui s’associe à ce réseau devient partie prenante d’un mouvement plus vaste — un mouvement qui vise à redonner à la culture sa fonction première : tisser du lien, élever le regard, et créer du sens commun.
Culture : bien commun ou privilège ?
Museums, fondations et galeries continuent de renforcer les inégalités qu’ils prétendent combattre.
Ils offrent de la visibilité à ceux qui n’en manquent pas, et de l’oubli à ceux qui font.
Domaines des Crafts, Club Ceramists et SAB Center travaillent à réécrire ce récit : non pas en exposant la misère, mais en construisant des alternatives concrètes.
Nous voulons un monde où les artistes sont des professionnels reconnus, où les lieux deviennent des foyers culturels, et où les mécènes sont des partenaires de justice.
La culture n’appartient pas à ceux qui peuvent la déduire de leurs impôts.
Elle appartient à tous — à ceux qui la créent, la partagent et la font vivre.

