Dans le vaste champ de la création contemporaine, peu d’artistes affrontent des contraintes aussi physiques et techniques que les céramistes. Leur art n’est pas seulement affaire d’inspiration ; il engage l’espace, la matière, la chaleur, l’eau, la sécurité. Un atelier de céramique n’est pas un simple lieu de travail : c’est un petit monde en soi, où la terre se transforme en forme, où le feu donne corps à la pensée. Pourtant, cette pratique essentielle reste souvent reléguée aux marges du monde de l’art — trop artisanale pour les galeries, trop artistique pour l’artisanat d’art institutionnel.
C’est de ce constat qu’est né Domaines des Crafts, une association qui propose de retisser les liens entre les artistes, les lieux et la société civile.
De la solitude de l’atelier à la mise en réseau
Pendant longtemps, la carrière d’un céramiste dépendait d’une succession d’occasions éphémères : un atelier partagé, une résidence temporaire, une exposition ponctuelle. Les infrastructures capables d’accueillir durablement des pratiques de terre ou de feu sont rares, coûteuses et souvent inaccessibles aux jeunes artistes. La plupart sont contraints de composer avec des espaces précaires : locaux industriels sans ventilation, ateliers improvisés, fours partagés, conditions de sécurité approximatives.
Domaines des Crafts s’est donné pour mission de changer cet état de fait.
L’association réunit des artistes, des hôtes et des partenaires publics ou privés autour d’un objectif commun : créer un réseau d’espaces où l’on peut travailler, exposer et transmettre dans des conditions dignes. Les hôtes sont des domaines viticoles, des restaurants, des entreprises, des collectivités, des lieux de passage ou de production qui deviennent, le temps d’une résidence ou d’un événement, des galeries vivantes.
Ces collaborations permettent une mise en valeur mutuelle : les artistes bénéficient d’un espace adapté à leur pratique, et les hôtes voient leurs lieux transformés en vitrines culturelles, ancrées dans le territoire, fréquentées par un public nouveau.
Le sens du mot “Crafts”
Le mot crafts, emprunté à l’anglais, n’a pas d’équivalent parfait en français. Il évoque à la fois le métier, la maîtrise du geste et l’intelligence de la main. Dans la culture anglo-saxonne, les crafts ne désignent pas une catégorie mineure de la création, mais une manière d’habiter le monde par la fabrication : la céramique, la menuiserie, la teinture, la verrerie, la gravure, le métal.
En choisissant ce mot, Domaines des Crafts revendique une filiation directe avec ces arts de faire qui allient sens, rigueur et poésie. Il s’agit de redonner à la main son pouvoir de penser, de construire des lieux où la beauté naît de la matière travaillée, et de relier le geste à l’espace qui le porte.
Le terme domaines souligne quant à lui la dimension territoriale du projet : il ne s’agit pas d’un simple réseau d’ateliers, mais d’un archipel de lieux habités, où la création s’exerce en dialogue avec la nature, l’architecture, l’histoire et les métiers environnants.
Une économie de partage et de réciprocité
Derrière l’idée artistique, il y a une volonté économique : celle de rendre le travail viable.
Les artistes, et plus particulièrement les céramistes, se heurtent à des coûts fixes élevés — matière, cuisson, transport, stockage, communication — sans toujours pouvoir compter sur une régularité de ventes.
L’association propose un modèle de coût partagé : mutualisation d’équipements, répartition des charges de production, organisation collective d’événements, et création de synergies entre artistes d’un même territoire.
Chaque lieu d’accueil devient ainsi un espace partagé, un atelier, une scène, un laboratoire, parfois un lieu d’exposition ou de dégustation. Les œuvres peuvent y être vendues directement, dans un cadre transparent, sans intermédiaires spéculatifs. Le public découvre les artistes dans leur contexte de création, et les hôtes voient leurs lieux valorisés par la présence d’un art vivant, accessible, incarné.
Des partenariats structurels pour un développement durable
Domaines des Crafts s’inscrit dans un écosystème plus large.
L’association entretient un partenariat actif avec le SAB Center, organisme à but non lucratif implanté aux États-Unis, qui travaille sur les questions d’innovation, d’urbanisme et de logement. Ce partenariat permet d’aborder un sujet crucial : les conditions d’habitat des artistes.
À travers ses recherches et ses plaidoyers, le SAB Center dénonce les politiques de logement dites “artistiques” qui, sous couvert d’ouverture culturelle, excluent en réalité les pratiques exigeant espace, ventilation et sécurité. Domaines des Crafts relaie ces problématiques en France et en Europe, pour que la planification urbaine et architecturale tienne enfin compte des réalités de la création matérielle.
Parallèlement, l’association prépare un partenariat avec une coopérative de forme SCIC. Cette structure, à mi-chemin entre l’entreprise et l’organisation d’intérêt collectif, permettra aux artistes d’accéder à de nouveaux modes de vente et de services — ateliers mutualisés, éditions, ventes collectives, commandes partagées — sans contrevenir aux restrictions du statut d’artiste-auteur.
C’est une manière de sécuriser le travail, d’éviter la dépendance à des marchés instables, et de bâtir une économie culturelle équilibrée, fondée sur la solidarité plutôt que sur la concurrence.
Une réponse culturelle à une crise silencieuse
À l’échelle mondiale, la disparition des lieux de travail pour les artistes est devenue un symptôme alarmant. Les métropoles se gentrifient, les loyers explosent, les ateliers ferment ou se déplacent à des dizaines de kilomètres des centres urbains. Cette fragilisation du tissu artistique est aussi une perte de mémoire et de savoir-faire.
Face à cette érosion, Domaines des Crafts propose une autre voie : réinvestir les lieux existants — domaines, entreprises, espaces ruraux, restaurants, manufactures — et les transformer en espaces de création et de transmission.
C’est une écologie culturelle, où chaque lieu devient à la fois producteur, scène et école.
Un art du lieu, un art du lien
Créer une œuvre, ce n’est pas seulement produire un objet ; c’est tisser un lien.
Un lien entre l’artiste et son outil, entre l’œuvre et le lieu qui l’accueille, entre le geste et le regard.
Domaines des Crafts s’attache à restaurer cette continuité : faire que la création ne soit pas isolée, mais inscrite dans le monde.
L’association agit comme un médiateur entre les univers, une interface entre la pratique et l’espace, entre l’économie et la poésie.
Elle ne prétend pas réinventer l’art, mais lui redonner son ancrage, son sens premier : l’acte de faire, ensemble, quelque chose de beau et de durable.
Domaines des Crafts, en somme, n’est pas un programme ; c’est une alliance.
Une alliance de gestes, de matières et de lieux.
Un projet de société où la création retrouve sa place dans la vie quotidienne —
et où chaque domaine devient, à sa manière, un atelier ouvert sur le monde.

